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L’insoumission masquée et la ruse : Pénélope et sa tapisserie

Sans doute avez-vous déjà entendu parler de Pénélope, l’épouse d’Ulysse et de sa tapisserie, à laquelle elle brodait le jour et qu’elle défaisait la nuit ? Cette histoire, racontée par Homère, dans l’Odyssée, m’a paru être un excellent sujet d’étude pour des analystes transactionnels, car elle tisse des liens entre plusieurs concepts d’AT. 

Le texte d’Homère

Voici déjà l’histoire, telle que nous la raconte Homère dans le chant 2 de l’Odyssée[i], au moment où l’un des prétendants, Antinoos, s’adresse à Télémaque :
« La cause de tes maux, est-ce les prétendants ? Ou ta mère qui, pour la fourbe, est sans rivale ? Voilà déjà trois ans, en voici bientôt quatre, qu’elle va, se jouant du cœur des Achéens, donnant à tous l’espoir, envoyant à chacun promesses et messages, quand elle a dans l’esprit de tout autres projets ? Tu sais l’une des ruses qu’avait ourdi son cœur : elle avait, au manoir, dressé son grand métier et, feignant d’y tisser un immense linon, nous disait au passage : « Mes jeunes prétendants, je sais bien qu’il n’est plus, cet Ulysse divin ! Mais malgré vos désirs de hâter cet hymen, permettez que j’achève : tout ce fil resterait inutile et perdu. C’est pour ensevelir notre seigneur Laërte : quand la Parque de mort viendra tout de son long le coucher au trépas, quel serait contre moi le cri des Achéennes, si cet homme opulent gisait là sans suaire ! »
Elle disait, et nous, à son gré, faisions taire la fougue de nos cœurs.
Sur cette immense toile, elle passait les jours. La nuit, elle venait aux torches la défaire. Trois années son secret dupa les Achéens. Quand vint la quatrième, à ce printemps dernier, nous fumes avertis par l’une de ses femmes, l’une de ses complices. Alors on la surprit juste en train d’effiler la toile sous l’apprêt, et si, bon gré mal gré, elle dut en finir, c’est que nous l’y forçâmes. »
[i] Homère, L’Odyssée, « Chant 2 : Assemblée des Ithaciens, départ de Télémaque »

Pénélope avait-elle un comportement de Rebelle ?

Le mythe scénarique « presque »

Le mythe scénarique de ne jamais arriver au bout de la tâche que l’on s’est fixé, cela ne vous rappelle-t-il rien ? Sisyphe, qui avait déclenché le courroux des dieux ombrageux fut condamné à passer l’éternité à faire rouler un rocher vers le sommet d’une colline et, chaque fois qu’il était sur le point d’atteindre le sommet, il lâchait prise et le rocher roulait de nouveau en bas de la pente. J’y suis presque, mais au moment de toucher le but, tout est à recommencer.
Parce que, dans le fond de mon cœur, je n’ai pas envie d’y arriver pour une raison ou pour une autre. 

Le message contraignant : « fais effort »

Un tel comportement de la part de Pénélope, l’épouse fidèle d’Ulysse, dans son désir de ne jamais terminer son ouvrage, évoque également le message contraignant « fais effort » : faire semblant de vouloir atteindre le but, sans jamais y arriver. Parce que dans une posture d’Enfant Adapté, son comportement est induit par la sollicitation d’une figure d’autorité, qu’elle n’a pas l’envie, les moyens ou la possibilité de confronter. Alors, elle fait semblant. Elle s’adapte par peur et de mauvaise grâce aux projets des prétendants qui veulent à toute force qu’elle épouse l’un d’entre eux. Un tel comportement peut être la reproduction d’un comportement adopté dès l’enfance face à un parent envahissant et en faisant semblant de faire, elle échoue pour contrarier l’autre dans une forme de résistance passive. Le jeu s’intitule : « tu vois, j’ai essayé ! » Donc tu ne peux rien me reprocher… Ce n’est pas de ma faute…

L’insoumission masquée du passif-agressif

L’insoumission masquée est une forme de colère, une manifestation d’agressivité passive qui dit « oui », mais agit en « non ». L’expression “passif-agressif” a été inventée lors de la Seconde Guerre mondiale par le psychiatre américain, le colonel Menninger. Il s’était aperçu que certains soldats refusaient d’obéir aux ordres mais ne le manifestaient ni par des mots ni par la colère. En revanche, ils affichaient des comportements passifs pour faire passer leur message : procrastination, démotivation, inefficacité… Ces soldats n’avaient pas montré leur volonté de dire “non” de façon explicite. C’est ce qu’on appelle l’insoumission masquée.

Le comportement passif : la procrastination

Pénélope adopte le même comportement : elle fait semblant de dire oui, mais toute son attitude marque le non, car l’enjeu d’épouser un prétendant une fois sa tapisserie finie lui répugne. Elle continue d’attendre, d’espérer le retour d’Ulysse. Ce comportement incongruent s’explique par le statut de la femme en Grèce antique, qui est un statut dévalorisé par rapport aux hommes, aux guerriers ; et Pénélope, quoique reine, n’est pas maîtresse chez elle, réfugiée qu’elle est dans son gynécée, entourée de ses femmes. Elle est contrainte de supporter les comportements arrogants des prétendants, et son fils, encore nourrisson au départ d’Ulysse et jeune adulte, risque la mort s’il s’oppose trop ouvertement aux prétendants.

Un jeu de pouvoir en position basse

Cette attitude faussement soumise évoque également les jeux de pouvoir en position basse, en position de Victime, tels que les a analysés Claude Steiner. C’est une manière subtile, à couvert, un jeu de pouvoir passif, avec l’énergie, le pouvoir exécutif dans l’Enfant, pour obtenir la satisfaction de ses désirs, atteindre son but, sans qu’il y paraisse. On retrouve cette attitude de faire semblant, sous un régime totalitaire, comme pendant les heures sombres de l’URSS, ou de pratiquer la capoeira, une technique de combat déguisée sous forme de danse acrobatique du temps de l'esclavage au Brésil. Mais en réalité, face à une double attitude passive-agressive qui dit “oui” mais qui en réalité pense et fait “non”, il est difficile de savoir comment réagir. Refusant toujours de se soumettre à l’autorité mais sans le dire clairement, les personnes passives-agressives provoquent la colère et l’incompréhension chez leurs interlocuteurs. À ce refus d’obéir dissimulé, s’ajoutent :
Le déni de leur comportement. Les mensonges.  La résistance au changement. La victimisation.  Le sentiment de persécution. Les critiques envers les autres. La passivité sociale.  Pénélope fait en sorte, en effet, que sa propre colère, qui n’a pas l’espace de s’exprimer, soit portée par les prétendants, dans leur arrogance et leur mépris, et par son fils Télémaque, qui se révolte contre la situation. 

Prolonger la tapisserie, une façon de conjurer le temps et la mort

Pénélope a attendu fidèlement son époux, le divin Ulysse, pendant 20 ans. 10 ans de guerre sous les murs de Troie et 10 ans d’errance en raison du courroux des Dieux. Le temps a 3 acceptions dans la Grèce antique : Chronos, le temps linéaire, Aion, le temps cyclique et Kairos, le temps subjectif[1].
[1] Voir aussi l’article du même auteur sur le blog analysetransactionnelle.fr : « Le temps, c’est de la vie… »

Allonger le temps

Parallèlement à Chronos, le temps linéaire et les 20 ans d’absence, Pénélope utilise à son profit le temps subjectif et s’emploie à allonger le temps par le biais de sa tapisserie interminable, à meubler l’attente elle aussi, interminable, du retour de son époux. Cette constance, cette fidélité est la mise en œuvre d’une valeur forte du Parent chez Pénélope : attendre Ulysse, contre vents et marées. Défier la mort par l’attente, et la foi en son retour. 

Faire et défaire : occuper son esprit

« Faire et défaire, c’est toujours travailler », disait ma grand-mère. Pendant des siècles, les femmes devaient toujours avoir un ouvrage à la main, avoir de quoi s’occuper, pour ne pas laisser leur esprit vagabonder. Car quand le corps est immobile, c’est l’esprit qui se met en mouvement. De fait, l’esprit a besoin de s’occuper.

Conjurer la mort : le divertissement Pascalien

« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre », disait Pascal.
La notion de repos s’oppose à la notion d’agitation, puisque l’agitation, c’est le trouble de l’âme, l’absence de quiétude. Or, l’agitation fait partie de la nature humaine, du seul fait que le monde de la matière dans lequel nous vivons est en mouvement perpétuel, en transformation permanente. Le divertissement, c’est se détourner de l’idée d’achèvement, de mort, puisque tout a une fin. En travaillant à sa tapisserie, de jour comme de nuit, Pénélope peut ainsi divertir son esprit de l’idée de la mort, la sienne, mais surtout celle d’Ulysse. Le divertissement que lui procure cette tapisserie sert à lui faire oublier le temps qui passe, Chronos, et l’inanité de sa propre vie sous l’emprise des prétendants. Mais elle sert aussi à prolonger le temps subjectif, Kairos, qui peut lui donner l’impression d’être beaucoup moins long, puisqu’elle a les mains et l’esprit occupés, divertis. 

Pour conclure

L’épithète homérique de Pénélope était sage : « περίφρων » (périphrôn), la sage Pénélope. Dans son attitude mesurée, en retrait, elle s’oppose à Antinoos, l’arrogant prétendant, qui fait preuve de démesure d’ubris, folie qui attire immanquablement le châtiment des Dieux, et dont le nom ‘anti-noos’, signifie en quelque sorte l’opposé de l’intelligence, de la sagesse.
Dans son attitude vis-à-vis des prétendants, Pénélope utilise la ruse, comme Ulysse d’ailleurs, mais dans une posture de dominée : ok-/ok+. 

Pour en savoir plus :

Gysa Jaoui, « Des étapes pour réussir », A.A.T., 35, 1985, pp. 139-142. C.A.T., 5, pp. 16-19.
François Lelord et Christophe André, Comment gérer les personnalités difficiles, Odile Jacob, Paris, 2000.
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