L’éducation des sentiments se fait dans la famille entre deux et quatre ans, affirme Fanita English. Maintenant que l’école commence à accueillir des tout petits dès l’âge de deux ans, il serait intéressant de se pencher sur la façon dont les enfants apprennent les sentiments et sur les conclusions que l’on peut en tirer concernant l’éducation.

L’enfant apprend de ses parents à nommer les choses, les actions, à dire ce qui se passe en lui : ses désirs, ses besoins, ses émotions, ses sentiments. C’est là que joue le filtre familial car certains désirs et certains besoins ne sont pas reconnus par la famille, certaines émotions sont rejetées et considérées comme menaçantes, certains sentiments sont bannis. Or ils existent. En revanche, d’autres sentiments sont cultivés. Ils sont l’occasion de recevoir des signes de reconnaissance. Ce sont : la religion, la culture, mais aussi l’histoire familiale qui les déterminent. Les cris et les disputes ne sont-ils pas pour les uns signe de discorde et menace de violence, pour les autres, signe de vie, d’échange joyeux et sans contrainte ? F. English insiste sur le cheminement de l’émotion à l’action. Normalement, la personne ressent une émotion qu’elle identifie. Elle a le choix de l’exprimer par des mimiques, des gestes, des paroles, des cris ou des actes. Elle peut différer l’expression, l’atténuer ou y renoncer. C’est un vrai choix. Seuls les délinquants tirent le couteau à la moindre colère.

L’éducation joue à deux niveaux : identifier et nommer qui est une mise en ordre par le langage de la confusion du monde et ensuite voir quelles sont les options et décider de son action.

Je laisserai de côté les aspects plus techniques concernant l’apprentissage des règles de la communication et la nécessaire prise de conscience par l’enfant que « l’émetteur du message n’est pas récepteur », ce qui se concrétise dans les modifications de la personne du verbe. Le langage est un des moyens de construction d’un individu qui se définit progressivement comme distinct d’autrui. La difficulté de l’adulte, face un enfant, vient de ce qu’il considère les mécanismes du langage comme « évidents ». De même pour les sentiments, chacun s’imagine que son identification ne pose de problèmes à personne. C’est le mérite de F. English d’avoir attiré notre attention sur ce point. Certaines personnes en effet dans une situation où l’on s’attendrait à leur voir exprimer de la colère, fondent en larmes et montrent de la tristesse. Quand d’autres ont peur, elles se mettent en colère. L’expression n’est pas adéquate. C’est comme si la personne ignorait son sentiment réel. Dans une situation de perte ou de deuil, on peut se lancer dans des activités qui sont de l’agitation plutôt que de se laisser ressentir la douleur, de l’accepter, de l’exprimer.

La méconnaissance de certains sentiments et leur remplacement par d’autres se construit au sein de la famille. A quatre ans, avant l’école maternelle, tout est déjà mis en place. On voit l’intérêt de ces observations et de ces réflexions pour les enseignants de maternelle, en particulier ceux qui s’occupent des tout petits. Quand le petit enfant de deux ou trois ans ressent de la jalousie ou de la colère et qu’il attaque un autre enfant, les adultes ne savent trop que faire. Ils disent en général : »C’est mal de battre un autre », ou « Vas dans le coin tout seul, tu es puni ». C’est ce que font les parents qui réagissent comme si l’enfant savait quel sentiment le pousse et avait choisi de frapper. Il y a là un rôle important à jouer. F. English insiste en effet sur la nécessité de nommer le sentiment ressenti par l’enfant afin qu’il mette un nom sur ce trouble qu’il ressent et de dire : « Tu es jaloux ; tu es en colère ; tu es triste ; tu as peur », de le reconnaître comme légitime, de l’accepter comme naturel en disant : « C’est normal » ou « Je te comprends » et d’enchaîner : « mais ça n’est pas une raison pour frapper… ». Le sentiment est donc identifié, nommé, reconnu, accepté comme tel et ce qui est déclaré mauvais ce n’est pas lui, mais un certain type de comportement comme d’agresser un camarade sans autre raison. Nous avons tort de dire : « Ce n’est pas bien d’être jaloux, d’avoir peur, de se mettre en colère » et pas tellement mieux d’accepter les sentiments sous la condition qu’on ne les manifeste pas. Les émotions existent, c’est tout, et il peut être plus ou moins approprié de les montrer, ce que nous apprend notre éducation dans le cadre précis de la culture où nous vivons.

Nous n’aimons guère que les gens se laissent aller à leurs émotions devant nous. Cela nous gêne. Même la joie quand elle devient un peu trop exubérante nous met mal à l’aise, sauf chez les enfants, et encore pas trop longtemps. C’est le charme pourtant de travailler auprès des tout petits que de constater à chaque instant la spontanéité de la majorité d’entre eux. Elle diminuera avec l’âge. Les enfants apprendront à ne plus exprimer par des cris, des paroles ou des gestes certaines émotions et à se limiter à celles qui sont acceptées et reconnues dans leurs familles, celles qui donnent aux parents l’occasion de dire : « Il est bien comme son grand-père ! » ou « C’est moi tout craché ! ».

Gordon, à la suite de Carl Rogers, ne dit pas autre chose. On trouve dans « Parents Efficaces » des remarques éclairantes sur nos réactions devant les émotions des autres.

Que faire lorsque ces sentiments d’emprunt, ces sentiments parasites sont déjà installés et qu’on les constate chez un enfant ? Que conseille Fanita English ? Devant un enfant jaloux de son petit frère et qui manifeste un faux empressement et une fausse sollicitude, elle dit qu’il est préférable de nommer le sentiment caché, de reconnaître au niveau de l’Enfant Libre (niveau ludique) que c’est un sentiment mal accepté de l’entourage, sinon il ne serait pas nécessaire de le cacher, en disant par exemple : « Moi, à ta place, je serais un peu jaloux. Bien sûr, c’est beurk ! Mais c’est comme ça. » L’essentiel est d’interdire le comportement dommageable pour autrui, et de favoriser la prise de conscience et l’expression de l’émotion. La petite fille à qui sa mère dit : « Ce n’est pas bien d’être jalouse » et qui répond :  » J’ai bien le droit d’être jalouse ! » a raison : elle a le droit d’éprouver et d’exprimer ce qu’elle éprouve, même si elle n’a pas de raison d’être jalouse aux yeux de ses parents.

Ces remarques peuvent enrichir notre réflexion et elles nous aident à mieux élever nos enfants et à agir plus utilement au sein de l’école, chez les petits en particulier, dont on ne peut compléter ou compenser l’éducation familiale.

Le langage s’apprend en situation, celui des sentiments aussi. L’apprentissage d’une bonne communication, qui pourrait être un des objectifs de l’école, passe par le langage des émotions. Méconnues, non reconnues, elles bloquent l’enfant et le maintiennent dans une confusion que révèle son niveau de langage. C’est pourquoi l’école maternelle qui, avec les leçons de langage en particulier tente de donner à tous les enfants un moyen d’acquérir un outil permettant de communiquer avec son milieu de manière satisfaisante, a beaucoup à tirer de la réflexion de F. English et de l’Analyse transactionnelle en général.

En ce qui concerne F. English, je me réfère à un atelier qu’elle a conduit à Paris en juillet 1982 sur les sentiments parasites.

Initialement publié dans le bulletin de l’IFAT (n°25 – Octobre 1983).

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