ChaineIrvin Yalom1 (sans aucun doute un lecteur d’Éric Berne, il le cite d’ailleurs dans « Mensonges sur le divan« ) nous fournit un exemple limpide du jeu psychologique intitulé « sans toi » dans son livre « Et Nietzsche a pleuré ».

Voici l’extrait : 

« Pendant des années, je me suis rebiffé contre ce que je croyais être le mors placé par [ma femme] dans ma bouche. Je me sentais prisonnier d’elle, j’avais soif de liberté : connaître d’autres femmes et mener une autre vie.

Toutefois, une fois que (…) je me suis emparé de ma liberté, j’ai été pris de panique. (…) J’ai voulu me défaire de cette liberté, en tendant ce même mors à Bertha, puis à Eva. J’ouvrais la bouche pour dire : « Je vous en supplie, mettez-moi la bride. Je ne veux pas être libre. » En réalité, la liberté me terrorisait.

(…) Pendant toutes ces années je me suis battu contre le mauvais ennemi. Mon véritable ennemi, dès le début ce n’était pas [ma femme], mais le destin, le temps qui passe, la mort, et ma propre peur de la liberté ! Ce que je reprochais à [ma femme], c’était de ne pas me laisser affronter ce que je n’avais aucune envie d’affronter ! Je me demande combien de maris procèdent de même avec leur femme…« .2


Le jeu « sans toi » est celui que prend Éric Berne pour expliquer les jeux dans son livre « Des jeux et des hommes« . Il est classé dans la catégorie des jeux conjuguaux puisqu’il se pratique très souvent dans ce cadre.

La dynamique simple et efficace de « sans toi » consiste à reprocher à l’autre un peu tout ce qu’on veut :

 « Ah sans toi, je pourrais être libre de… », « Ah si tu n’étais pas là, je pourrais enfin… », « Ah, si je ne t’avais pas épousé, je pourrais… », « Quand je pense que je t’ai donné les meilleures années de ma vie, au lieu de… », etc.

Il est évidemment très pratique de pouvoir tenir l’autre responsable des conséquences de nos propres choix. En un mot : si je suis malheureux(se) c’est de ta faute ! C’est même doublement pratique parce que cela permet de se faire plaindre auprès de ses ami(e)s (on retrouve ici la position de Victime contre le méchant conjoint Persécuteur) : « Oh, je suis malheureu(se)x avec lui(elle) », « Tu te rends compte de ce qu’il (elle) m’a dit, Ah mais qu’est-ce qui m’a pris de l’épouser… », etc.

Imaginons que le conjoint, au lieu de prendre ce discours au premier degré et donc de rentrer dans le jeu, réponde tranquillement et sincèrement : « Alors, pourquoi restes-tu avec moi ? » (ce qui, ma foi, est une bonne question).

Il y a de fortes chances qu’il y ait un blanc…

C’est ce que montre très bien Irvin Yalom : le but caché de « sans toi » est en réalité la protection. Je ne suis pas capable de vivre ma vie, faire des choix, vivre seul etc. je choisis un partenaire qui m’évite de me confronter à cette situation, non sans lui faire « payer » ma frustration, ma déception au passage.

Et puis on retrouve tous les autres avantages des jeux, par exemple l’immense soulagement de ne pas être dans l’intimité avec l’autre (puisqu’on ne l’a pas choisi par amour, mieux vaut éviter trop de proximité) : rien de tel qu’une bonne querelle qui sous-entend clairement que ce soir : dodo !

J’aurais pu vous parler aussi de ce que l’on appelle un « comportement parasite »… Ça sera pour une autre fois !


 

 

  1. Professeur émérite de psychiatrie à Standford et écrivain américain []
  2. I. Yalom, Et Nietzsche a pleuré, Galaade Editions, 2007 []
CatégorieAu fil de l'eau
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