Clé de la réussiteGysa Jaoui1 a rédigé en 1985 un article intitulé Des étapes pour réussir2 pour lequel elle a obtenu le Prix Raymond Hostie en 1987. La réussite d’un projet (quel que soit son objet) passe, pour Gysa Jaoui, par un processus en quatre étapes successives que voici :

Etapes de la réussite

 

Je définis un projet, je le mets en œuvre, j’atteins mon objectif et j’en suis heureux. La satisfaction que je ressens me permet ensuite de me lancer dans un nouveau projet.

Ce schéma est pour moi très puissant à plus d’un titre :

  • il permet de visualiser un processus de réalisation représenté de manière simple,
  • il indique l’ensemble des étapes nécessaires à la réussite, de telle sorte que si l’une d’elle manque, la réussite ne sera pas au rendez-vous,
  • il regroupe en quatre points l’ensemble des zones où la réussite du projet peut achopper,

C’est un schéma très concret et chacun pourra y trouver matière à réflexions, pour ma part voici celles que je vous propose :

1- J’élabore un projet

a) Le projet DE QUI ?

Question essentielle à se poser dès le départ, après celle-ci : ai-je un projet ? À court, moyen et long terme ?

Pour la suite, il est possible d’y réfléchir en fonction du cadre :

  • personnel : mes idées, envies, rêves, ambitions, objectifs, etc. Est-ce bien les miens ?
  • affectif : les idées, envies, rêves, ambitions, objectifs de mon couple. Ou de mon conjoint ? Ou les miens ?
  • professionnel : les idées, envies, rêves, ambitions, objectifs pour moi en tant qu’indépendant, salarié Ou de mon employeur ?

L’idée est ici de s’interroger sur la source de notre motivation à porter un projet. Est-ce mon désir, ou celui de quelqu’un d’autre, ou les deux ? On peut reprendre ici les notions de maître d’ouvrage et maître d’œuvre : y-a-t il superposition (identité), conjonction (complémentarité) ou opposition entre les deux ?

Exemples :

  • J’ai 18 ans, je veux m’inscrire en faculté de médecine. Est-ce mon désir ? Celui de mes parents ? Ou les deux ?
  • Je veux être Président de la République (en 2012) : est-ce que je vais travailler à la réalisation de mon ambition, ou à celle de ma femme pour moi (et/ou pour elle) ?

b) Le projet POUR QUI ?

Qui est (sont) le(s) bénéficiaire(s) final(s) du projet ?

  • personnel : Moi ? Mes enfants ? Mes parents ?
  • affectif : Mon couple ? Mon conjoint ? Moi ?
  • professionnel : Moi ? Mon employeur ? Mon équipe ? Mon conjoint ? Mes parents ?

Il s’agit ici d’avoir conscience de pour quoi ou pour qui on se prépare à réaliser un projet et de l’impact éventuellement multiple de sa réussite. La réponse pourra être la même qu’à la question du « DE QUI ? » mais pas nécessairement.

Exemples :

  • J’ai 18 ans, je veux m’inscrire en faculté de médecine. Ce peut être le désir DE mes parents uniquement et je le fais « POUR eux », ou ce peut être MON choix pour pouvoir ensuite, grâce à mes revenus, LEUR payer un logement autrement décent que celui dans lequel nous avons vécu,
  • Je veux être Président de la République parce que j’ai un projet POUR la France. En réalité, j’accède au pouvoir POUR moi (ou les deux). On peut imaginer le scénario suivant : en me portant candidat je réalise le désir DE ma femme (et/ou de mes parents), en disant que c’est POUR la France, et en réalité in fine c’est POUR moi.

Il peut ainsi y avoir plusieurs niveaux ou réponses à la première, comme à la deuxième question : il n’y a pas de bonne ou de mauvaise motivation, le tout est d’avoir conscience de ce qui nous met en action, le défaut de conscience est, selon moi, le premier écueil. Si on ne sait au nom de quoi/qui ou pour quoi/qui on agit, il est probable en effet que notre capacité à agir efficacement et pleinement sera quelque peu « brouillée ».

Une autre question intéressante serait le « AVEC QUI ? » tant il est vrai que savoir choisir ses partenaires est essentiel.

c) « J’élabore » :

C’est moi qui prépare, prospecte, anticipe, etc. et non quelqu’un d’autre parce que c’est mon projet ! Pourquoi le ferais-je faire par quelqu’un d’autre, ou laisserais-je quelqu’un d’autre le faire à ma place ? J’y vois ici le second écueil.

En cas de succès, personnellement le plaisir est plus intense si c’est le résultat de mon travail (et l’énergie du sentiment de satisfaction est importante, cf infra) ; en cas d’échec, je devrais assumer mon choix sans pouvoir m’en prendre à la personne (sauf à être dans un jeu psychologique).

Je mets de côté la délégation légitime dans un travail d’équipe, bien que la question de « qui fait quoi pour quoi » n’en soit pas moins importante.

Si une fois le projet identifié je ne fais rien pour le mener à terme, je peux m’interroger. Pourquoi est-ce que je n’agis pas ? Est-ce parce que ce n’est pas mon désir (revenir aux questions précédentes) ? Est-ce parce que je ne veux pas prendre le risque de l’échec (peur de la mise en œuvre) ? Est-ce que je ne me sens pas légitime à agir et si oui pourquoi ?

2- Je mets en œuvre

Une fois le projet élaboré, je passe à la phase de la réalisation concrète. Si la phase d’élaboration n’a pas été suffisante ou a été inexistante, il est sûr que cette mise en œuvre comporte des risques d’échecs.

Quel serait ici, à mon avis, le troisième écueil ? S’y enliser.

Je vois trois façons de « bloquer » à cette étape :

  • ne pas mettre en œuvre (identique à la phase d’élaboration),
  • rajouter des éléments non prévus dans la phase d’élaboration (et encore, et encore Je ne parle pas des inévitables imprévus : ici l’imprévu ne vient pas de l’extérieur, mais du maître d’œuvre lui-même)
  • retourner à la phase élaboration en redéfinissant son projet.

À « s’installer » à ce stade, il peut y avoir une confusion entre la fin (la réussite) et les moyens (la mise en œuvre) : les moyens sont perçus comme une fin en soi. Ce peut être la phase du « compromis » entre ne rien faire et réussir : je (me) donne le change.

Exemples :

– J’ai 18 ans, je veux m’inscrire en faculté de médecine (mon projet, mon objectif), pour cela il me faut mon bac (moyen). J’ai maintenant mon bac, mais je n’ai pas eu la mention très bien avec félicitations du jury que je pense finalement nécessaire pour la suite, je repasse le bac puis je m’aperçois que sans une année de prépa je n’y arriverai pas et au préalable il faut que j’aie fait un peu d’humanitaire Ou alors je reste étudiant 15 ans parce que mon objectif était de m’inscrire en médecine et non d’être médecin

Le « moteur » de ce sabotage peut être l’anticipation anxieuse de l’étape suivante : « et si j’y arrivais ? » (Que va-t-il se passer ? Ai-je le droit de réussir ?)

Deux éléments, parmi d’autres, peuvent servir de guide pour arriver au stade suivant :

  • en amont, dans le cadre de la phase d’élaboration, anticiper les sabotages éventuels (je sais que j’ai tendance à procrastiner, à sous-estimer..), écrire diminue le risque et permet un suivi,
  • lors de la mise en œuvre faire un point régulier de suivi des plans initiaux : est-ce que je les suis toujours ou est-ce que je m’en éloigne ? Est-ce que je rajoute des éléments ? Est-ce essentiel par rapport à l’objectif ? Est-ce qu’il s’agit d’une réponse à un imprévu ou est-ce un rajout personnel ? Quel est le « prix » de mon ajout ? Et mon calendrier initial : est-il toujours d’actualité ? Si je repousse les délais, est-ce que ce sont des nouveaux délais « raisonnables » par rapport aux délais initiaux ? Où en suis-je de mes sabotages ?

3- Je réussis

C’est le dernier acte de la mise en œuvre qui, sans discontinuer, amène à la réussite. Ainsi, bien que ce soit ce dernier acte qui clôt en même temps qu’il ouvre, le stade de la réussite ne se confond pas avec le précédent. Avant j’œuvrais, maintenant la chose est faite. C’est une étape que l’on pourrait qualifier d’objective : je suis arrivé au bout de mon projet ou non. Il n’y a pas, pour moi, d’écueil à craindre ici contrairement à l’étape qui précède et à celle qui suit. Je n’ai pu arriver à ce stade que parce que j’ai traversé le précédent sans échecs. Si tel n’est pas le cas, la réflexion portera sur l’étape de la mise en œuvre.

4- Je suis satisfait

Étape essentielle de la réussite : en être satisfait, heureux, fier ! Imaginons un instant un projet pensé, réalisé – avec succès et puis rien ! Le sentiment de réussite authentique est une juste gratification du parcours achevé, c’est, nous rappelle Gysa Jaoui, une charge d’énergie qui est bonne pour nous et nous lance sur un autre projet.

Le quatrième écueil serait ainsi d’ignorer, de passer cette étape. Il y a diverses façons possibles et imaginables pour cela :

Le travail est fait, je le constate puis :

  • je passe à autre chose : je ne ressens pas, je n’ai pas conscience que je ne ressens pas
  • je pense « c’est normal »: je ne ressens pas, je mentalise et je me dévalorise
  • je me dis « j’aurais pu faire encore mieux » : je peux ressentir mais je ne donne pas toute sa place à ce que je ressens
  • je me dis « ah ce n’est que ça, j’avais imaginé que cela serait bien plus » : je remplace la satisfaction par la déception
  • je suis triste et je me dis « dommage, c’était une belle aventure » : une partie seulement de mon ressenti a droit de cité
  • je suis inquiet et je me dis « que vais-je faire maintenant ? » : idem, je mélange les temporalités (cf infra)
  • et tout ce qu’il est possible d’imaginer

Face à ces différentes façons de ne pas ressentir la juste satisfaction d’un projet mené à bien, il est possible de faire appel à quelques notions bien utiles :

la conscience : le savoir cognitif qu’il est légitime et bon de ressentir de la satisfaction est un bon moyen d’y penser, et… de la vivre,

les États du moi : quand il s’agit de phrases internes « c’est normal, j’aurais pu faire mieux… », identifier son discours interne entre l’État du moi Parent ou Enfant et l’Adulte peut être très efficace. Par exemple, il est possible que l’objectif ait été fixé avec l’État du moi Parent et non Adulte : il s’agit alors de répondre aux attentes du Parent. Le décalage entre le résultat réel (Adulte) et le résultat attendu (Parent) peut induire de la dévalorisation, comme le décalage entre le résultat réel (Adulte) et le résultat rêvé (Enfant) peut induire de la désillusion et de la déception,

la permission : ressentir de la satisfaction mais la « brider » : se donner la permission de ressentir pleinement la satisfaction est un outil à disposition de notre Adulte,

la temporalité : ressentir peu ou pas la satisfaction mais ressentir de la tristesse ou de la peur : pourquoi pas ? Il me semble néanmoins intéressant de ne pas bousculer les temporalités : je suis triste parce que c’est à présent derrière moi ? J’ai peur de l’éventuel vide qui peut venir ? Cela veut peut-être dire que le temps qui vient de passer était chouette, que le projet a été mené à bien, que j’ai pris beaucoup de plaisir à le faire : alors chaque chose en son temps ! Dans le moment présent, ce qui m’importe, car cela fait aussi partie du projet, c’est d’apprécier ce moment pleinement. La tristesse ? Oui, peut-être mais pourquoi exclusive ? Et si la joie est également présente, pourquoi lui donner moins de place qu’à la tristesse ? La peur ? Peut-être, mais cela viendra après, ce qui compte c’est le moment présent, il sera toujours temps de penser à ce que je ferai demain.

Peut-être, si vous êtes familiarisés avec la notion, aurez-vous reconnu les drivers qui peuvent être à l’œuvre pour freiner la réussite à chacune des étapes et que Gysa Jaoui nous rappelle :

  •  le projet : « fais plaisir »
  • la mise en œuvre : « fais des efforts »
  • la réussite : « sois parfait »
  • le sentiment de satisfaction : « sois fort »

Finalement cet article, au-delà de sa portée pratique, est une belle invitation à :

  • penser pour et par soi-même,
  • agir par soi-même,
  • ressentir librement.

  1. psychothérapeute, analyste transactionnelle, auteur notamment de « Le Triple moi » et « Transactions », décédée en 2004 []
  2. Classiques de l’Analyse Transactionnelle, Volume 5, p. 16 et suiv. []

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