Au carrefour entre l’intrapsychique et le comportemental, entre les besoins de base, le scénario ou les positions de vie et les transactions, les signes de reconnaissance est un concept puissant que j’apprécie beaucoup.

Voici deux extraits dans lesquels vous allez pouvoir découvrir ce que sont les signes de reconnaissance… aux deux extrêmes :

  • Ignatius vient de se reconvertir en vendeur de saucisses ambulant, mais, au grand dam de ses clients, il préfère les manger que les vendre : « Je dis que t’es complètement givré, timbré, s’coué, t’entends ? aboya George [le client] (…). Comment osez-vous venir me crier des obscénités ? Arrêtez-le ! lança férocement Ignatius tandis que George se fondait dans la foule (…). Qu’un bon citoyen se saisisse de ce délinquant juvénile ! De ce répugnant mineur ! Il n’a pas le moindre respect. Ce rejeton du ruisseau a mérité le fouet jusqu’à l’évanouissement ! Une femme du groupe qui s’était formé autour de la saucisse ambulante dit alors : Si c’est pas malheureux ! Où qu’y vont les chercher les vendeurs de saucisses, non mais c’est pas vrai ! Paumés, c’est tout paumés et compagnie, lui répondit une voix. Tout ça c’est l’pinard, si vous voulez savoir. C’est ça qui les rend fous, à mon avis. On devrait pas laisser des lascars comme ça en liberté dans les rues »1.

 

  • Autres temps, autres mœurs et autre style : Mathilde avoue son amour à Ambrosio, homme d’Église : « Maudit soit le jour où je mis pour la première fois les pieds dans l’Eglise des Capucins ! Dieu seul ou le diable savent ce que mon ange gardien pouvait bien faire ce jour-là (…). Comme je buvais vos paroles ! Comme votre éloquence m’enlevait de terre ! Je voyais autour de vous comme une auréole de gloire et votre visage flambait de la majesté même de Dieu. Je sortis de l’église, brûlante d’admiration. Vous devîntes l’idole de mon cœur, l’objet incessant de mes méditations. Moi, que la piété n’étouffe pas, je hantai littéralement la cathédrale, dans l’absurde espoir de vous voir, de me repaître de ce qui émane de vous. La nuit calmait mes ardeurs, car, toute pleine de vous, je ne manquais jamais de vous retrouver dans mes rêves. Les bras ouverts, vous m’accueilliez comme un esprit et comme un homme et forte de votre aide, je me risquais sans crainte sur les chemins de la vie » 2.

C’est beau, non ?… Pour une autre illustration, lisez mon billet ici, reprenant une interview de Marie Balmary.

Alors, qu’est-ce qu’un signe de reconnaissance ?


Éric Berne définit un signe de reconnaissance (que vous pouvez également rencontrer sous le nom de caresse ou de l’anglicisme strokes) comme « tout acte impliquant la reconnaissance de la présence d’autrui »3. Le signe de reconnaissance est un message que j’envoie à l’autre qui lui signifie que pour moi il existe, que je sais qu’il est présent.

Un signe de reconnaissance répond à la soif de reconnaissance. C’est donc un message très important pour nous. Songez à ce que vous ressentez (ou ressentiriez) a contrario si une personne ne vous rend(ait) pas votre bonjour…

Quels sont les différents types de signes de reconnaissance ?

Un signe de reconnaissance peut être :

  • verbal ou non verbal : « bonjour » ou un clin d’œil,
  • positif ou négatif : un compliment ou une critique négative,
  • conditionnel ou inconditionnel : le premier est factuel, précis et circonstancié, il concerne le « faire » : « ton rapport est excellent » ou « ton gâteau n’est pas une réussite« , le second est relatif à l' »être » de la personne dans sa globalité : « je t’aime« , ou « je ne peux pas te voir« ,
  • obtenu par une demande directe (« que penses-tu de…« ) ou indirecte (par un jeu psychologique par exemple).

À votre avis, dans les deux extraits proposés, de quels types sont les signes de reconnaissance échangés ?4

Comment utiliser ce concept ?

Observer et analyser les échanges d’un groupe de travail ou d’un couple à travers cette grille de lecture en dit beaucoup sur la manière dont est conçue la relation, sur la manière dont l’autre est appréhendé.

Pour cela l’objectif est d’établir ce que l’on appelle « l’économie des signes de reconnaissance » en vigueur dans ce groupe. C’est Claude Steiner5 , un proche d’Éric Berne et un pionnier de l’analyse transactionnelle, qui a énoncé l’idée selon laquelle la manière dont sont gérés les signes de reconnaissance dépend d’une croyance de pénurie (il n’y a pas assez de signes de reconnaissance positifs pour tout le monde) qui génère, en application des principes de l’offre et de la demande, cinq règles :

  • Ne demande pas les signes de reconnaissance dont tu as besoin (« Ils sont trop chers, on ne te les donnera jamais ! »)
  • Ne donne pas les signes de reconnaissance que tu souhaites donner (« Tu n’en auras plus ! »)
  • N’accepte pas les signes de reconnaissance dont tu as besoin (« En période de disette, il vaut mieux les stocker à la cave que les utiliser »)
  • Ne refuse pas les signes de reconnaissance dont tu ne veux pas (« Ceux là je peux me les offrir, ils sont moins chers »)
  • Ne te donne pas de signes de reconnaissance positifs à toi-même (« C’est du gâchis ! »)

Ce qui, dans le milieu de l’entreprise, peut donner les questions suivantes :

  • Sur quelles bases se développe le « donner » ? Avec des trocs, du chantage, de la rétention ou des offrandes réelles ?
  • Sur quelles bases se fait le « refuser » ? Par des oppositions, des rejets, des critiques ou une affirmation, une argumentation, une coopération, une recherche de synergie ?
  • Sur quelles bases se vit le « recevoir« ? Avec des disqualifications, des dévalorisations ou une amplification, un réajustement et des confrontations (et non des affrontements) ?6.

Établir la grille d’échange de signes de reconnaissance du groupe permet de savoir sur quel levier agir pour changer les interactions entre ses membres.

À noter :

  • Les signes de reconnaissance obéissent à une règle humaine fondamentale : mieux vaut un signe de reconnaissance négatif que pas de signe de reconnaissance du tout, ou autrement dit : tout mais pas l’indifférence. La soif de reconnaissance est un besoin vital ; un enfant n’hésitera pas à faire une bêtise même s’il doit se faire réprimander par ses parents s’il a le sentiment qu’ils ne font pas assez attention à lui. Tout comme un adulte qui se sent mis à l’écart d’une réunion de travail peut mettre en place des stratégies plus ou moins conscientes pour se faire remarquer en tapotant son stylo contre la table, ou en renversant son verre.
  • Un signe de reconnaissance peut être « filtré » par son destinataire : « C’est génial ce que tu as réalisé », « Oh, c’est trois fois rien« , ou « Cette fois je pense que ta plaquette ne répond pas à leurs attentes », « De toute façon, tu n’es jamais d’accord ».
  • Il n’y a pas de bons ou de mauvais signes de reconnaissance. Il est aussi important de féliciter quelqu’un qui vient de réussir un examen que de marquer son désaccord sur une initiative ou de critiquer une réalisation : c’est un excellent moyen d’apprentissage.

Pour aller plus loin :

  • Vous pouvez établir votre propre économie des signes de reconnaissance en général ou dans une situation donnée (votre travail, votre conjoint, vos enfants…). Pour cela remplissez d’une manière intuitive ce tableau en notant de 1 à 5 votre capacité à accepter/demander/refuser/donner des signes de reconnaissances verbaux conditionnels et inconditionnels positifs, puis négatifs avec un autre tableau. Vous pouvez faire de même avec les signes de reconnaissance non verbaux.

Tableau des signes de reconnaissance

  1. J. Kennedy Toole, La conjuration des imbéciles, 10/18, p. 199 []
  2. A. Artaud, Le moine, Folio, p. 72 []
  3. Des jeux et des hommes, Stock []
  4. verbaux, négatifs inconditionnels dans le premier extrait et verbaux, positifs inconditionnels dans le second []
  5. L’économie des caresses, Classiques AT, Vol. 1, p. 94 []
  6. J. Salomé, in Passeur de vies, blog []