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In Manu Larcenet, On fera avec, les Rêveurs, Coll. « On verra bien ».

Textes des bulles :

  1. Je n’ai pas très bien vécu mon enfance.
  2. Je n’attendais qu’une chose : devenir adulte. Pour moi, ça signifiait « être bien ».
  3. En effet, les adultes me paraissaient tous étrangers à l’angoisse, à la peur, à tous les monstres qui me peuplaient.
  4. Alors, dès que j’ai senti que j’étais prêt
  5. Je suis devenu un adulte.

À mon avis, le scénario est le concept AT le plus complexe.  Il est dense, avec de multiples ramifications et de nombreux auteurs ont complété les éléments mis à jour par Éric Berne. Ce que je me propose ici c’est de vous donner simplement l’économie globale de ce concept : je vous préviens donc que probablement vous qui venez sur cette page avec une seule interrogation (« Mais c’est quoi le scénario ?« ) vous en repartirez avec beaucoup plus ! Si votre envie de savoir est insoutenable, n’hésitez pas à me contacter ou à vous plonger dans un manuel !

La philosophie du scénario en AT

Pour Éric Berne et d’autres analystes transactionnels, nous naissons « Prince » ou « Princesse », c’est-à-dire dans une position fondamentale +/+. Le petit enfant fait ensuite l’apprentissage de la vie et du monde par le biais, majoritairement au départ, de sa famille. Au fur et à mesure que l’enfant grandit, il apprend ce qu’il est conseillé/obligatoire/possible/pas recommandé/impossible de faire/dire/sentir selon notre environnement. Il observe, découvre, teste, enregistre : comment il est accueilli, si ses besoins sont satisfaits ou non ou sous quelles conditions, etc. ses parents lui transmettent des croyances, des désirs, des frustrations inconsciemment et parfois consciemment.

Pour les analystes transactionnels aussi, beaucoup de « choses » se passent avant 6 ans (mais pas tout !). De ses premières expériences de vie, de ses différentes expérimentations et de ce qu’il a perçu de la réaction de ses parents, de leur manière d’être au monde, l’enfant se forge ainsi un certain nombre de croyances (qui pour lui sont certitudes) sur lui-même, les autres et le monde : et tout naturellement, il tire de ses croyances, des conclusions puis des décisions sur ce qu’il fera dans sa vie et comment il le fera. Il est entendu que tout ce processus est inconscient. Ce « plan de vie » comme le nomme Éric Berne1 comporte à la fois des éléments négatifs (avec un impact difficile pour lui ou son entourage) ou positifs. Dans la mesure, où le scénario est enfermant, c’est-à-dire que c’est une réduction et une répétition des possibles, il est en effet souvent perçu comme un carcan. Il est utile de souligner que, pour les analystes transactionnels, le scénario que l’enfant a mis en place est pour lui et à ce moment là, la meilleure option possible. Ce qui n’est plus le cas une fois adulte.

En effet, l’enfant grandit sur la base de ses croyances et en fonction de ses décisions prises… mais l’environnement change, il n’y a plus seulement sa famille ou l’école, mais la possibilité de se créer un réseau relationnel, affectif, professionnel, de loisirs… Avec autant de comportements, d’échanges, de façons d’être, de réalisations possibles… sauf à faire le tri et à conserver ce que nous connaissons (même à regrets) et à rejeter les autres possibilités qui ne cadrent pas avec notre vision de nous-mêmes ou du monde. L’idée est alors de revisiter ses croyances scénariques qui, aujourd’hui, ne sont peut-être plus adaptées, de se réapproprier ses modèles introjectés, de s’assurer du plus grand contact possible avec la réalité telle qu’elle est, en un mot : de conscientiser.

Le matériel de scénario

On appelle ainsi les éléments constitutifs du scénario, en voici cinq essentiels :

les injonctions et les permissions : imaginez un continuum avec à une extrémité les injonctions, à l’autre les permissions. Lorsque le curseur penche du côté injonctions, les parents délivrent à leur enfant des messages d’interdits, négatifs : on parle aussi de messages inhibiteurs (de l’Enfant libre au sens États du moi). À l’inverse, du côté des permissions, ce sont des messages positifs, d’autorisation. En tous les cas, il s’agit de messages inconscients verbaux ou non verbaux (niveau psychologique). Les injonctions sont multiples, on les regroupe souvent en 12 grandes catégories : par exemple une injonction de type « N’existe pas » peut conduire le destinataire à des comportements suicidaires, « Ne grandis pas » inhibe la personne dans tout ou partie de sa vie (incapacité à se prendre en charge).

le programme : c’est le « mode d’emploi » comportemental fournit par les parents à l’enfant pour lui montrer comment concrètement mettre en œuvre les injonctions et les permissions. (Exemple : quelqu’un qui aurait une injonction « ne sois pas proche » et une contre-injonction du type « Il faut être marié et avoir trois enfants », pourra combiner le tout en étant marié et en étant systématiquement en voyage d’affaires, ou infirmière de nuit – ce qui, je le précise, n’est pas le cas de tous les voyageurs d’affaires ou de toutes les infirmières de nuit).

les contre-injonctions : également appelées « messages contraignants », ce sont des messages verbaux destinés à enseigner à l’enfant un comportement en société. Ils sont bien sûr essentiels à un savoir vivre en commun. À l’inverse, s’ils sont trop prégnants, on pourra retrouver chez la personne l’emprunte forte d’un « masque social » (« Les gens bien sous tous rapports »).

la décision scénaristique : en fonction des divers messages et signes de reconnaissance que l’enfant reçoit, de ses expériences, il « décide », inconsciemment, de ce qu’il va en faire et de ce qu’il va mettre en œuvre dans sa vie : « Puisque c’est comme ça je vais… je serai… ». À la décision cognitive s’ajoute également un vécu émotionnel, corporel et affectif.

Il est possible de représenter la construction du scénario par un schéma comme suit que l’on appelle « matrice de scénario ». Voici une matrice de scénario telle que Claude Steiner2 la propose. Vous découvrez ainsi une première mise en pratique des États du moi.

 Matrice de scénario

À noter :

  • Il existe différents niveaux de gravité de l’aspect négatif du scénario : du niveau vital – la tragédie pure et dure de l’adolescent ou de l’adulte qui s’autodétruit par l’un des nombreux moyens à sa disposition, ou la femme battue par exemple – au niveau difficile à vivre mais où la vie  n’est pas en jeu a priori : « l’incompétence affective » chronique, etc. Il y a également des scénarios très positifs : je rêve d’être un grand marin, je le deviens et j’en suis très heureux, j’ai vraiment le sentiment d’être et de faire ce pour quoi je suis là.
  • Le scénario ne se construit pas seulement sur la base d’éléments reçus des parents, mais sur l’interprétation que l’enfant en a fait.
  • On retrouve dans la notion de répétition scénarique le parallèle avec celle de « compulsion de répétition » du cadre de référence psychanalytique.
  • Si le scénario c’est « ma vie telle que je la prévois », il est clair cependant que beaucoup d’événements indépendants de ma volonté vont arriver. Il n’empêche pas que la manière dont je vais vivre cet événement va être marquée du sceau du scénario : l’Etat préempte mon terrain pour construire une autoroute ? « C’est scandaleux » ou « Ça n’arrive qu’à moi, et puis on aurait jamais du venir s’installer ici », etc. ou « C’est l’occasion que je cherchais pour vendre sans aucune démarche », « Je vais en avoir un bon prix »…
  • À la lumière de ce concept, aller vers l’autonomie au sens AT c’est se libérer des aspects négatifs de son scénario ; retrouver une pleine marge d’action, de penser, de sentir, être au monde en toute conscience.

  1. É. Berne, Que dites-vous après avoir dit bonjour ?, TCHOU, 1972 []
  2. C. Steiner, Des scénarios et des hommes, EPI, 1984 []