La symbiose est un concept passionnant, vous pourrez utilement compléter cette lecture avec celle des articles sur la passivité et les méconnaissances.

Jeanne, héroïne de Une Vie1, reçoit régulièrement de son fils ce type de lettre :

Ma pauvre maman, je n’ai plus qu’à me brûler la cervelle si tu ne viens pas à mon secours (…) je dois 85 000 francs. C’est le déshonneur si je ne paye pas, la ruine, l’impossibilité de rien faire désormais. Je suis perdu. Je te le répète, je me brûlerai la cervelle plutôt que de survivre à cette honte. (…) Je t’embrasse du fond du cœur, c’est peut-être pour toujours. Adieu. Paul ». Le Baron hypothéqua des terres pour se procurer l’argent qui fut envoyé à Paul. Le jeune homme répondit trois lettres de remerciements enthousiastes.

Vous aurez peut-être remarqué que dans cette lettre le fils ne fait aucune demande claire et directe ? Mais sa mère et son grand-père ont néanmoins très bien compris de quel secours il s’agissait. Dans ces conditions, il y a fort à parier que ce ne soit qu’une question de temps avant la prochaine lettre du même acabit… Voyons pourquoi.


Qu’est-ce que la symbiose ?

Ce concept a été élaboré dans le courant des années 1970 par Aaron et Jacqui Schiff. Je reprends ici leur définition que je trouve particulièrement explicite : il y a symbiose « lorsque deux personnes se comportent comme si ensemble elles ne formaient qu’une personne complète »2. C’est ce que l’on appelle parfois dans un autre cadre de référence la relation fusionnelle. Par « comme si ensemble elles ne formaient qu’une personne complète« , il faut entendre que l’un prend en charge les besoins de l’autre, de telle sorte que, face à une situation, il y aura deux « intervenants » au lieu d’un.

Précisons tout de suite que la symbiose n’est pas synonyme de pathologie ! Et heureusement : que l’on songe par exemple à un moment intense d’une relation amoureuse, voilà ce qui peut être une relation symbiotique nageant dans le bonheur…

Cependant, dans la mesure où j’ai besoin de l’autre pour « former une personne complète« , il peut être utile de savoir où je me situe dans la relation à l’autre (conjoint, enfants, collègues…).

Exemples :

  • « Je ne m’occupe jamais des comptes, c’est mon mari qui s’en charge » : sur cet aspect cette femme s’appuie sur son mari pour une tâche qu’elle pourrait sans doute faire elle-même, elle est ici dépendante, prise en charge. Il est fort probable que si son mari ne le fait pas personne ne le fera. Cette situation est très fréquente (et pratique) mais peut aussi être le support de jeux de pouvoir ou poser problème en cas de séparation.
  • Entre collègues : « Le patron m’a encore donné un dossier ingérable« , « Laisse, je vais le faire« . Ici, sans le demander directement, le premier a besoin du second pour faire son travail. Au bout d’un certain nombre de fois, le premier peut utilement se demander ce qu’il fait à son poste par exemple, et le second s’interroger sur l’utilité qu’il se donne en faisant le travail de son collègue.

Dans ces deux exemples, il y a bien deux « intervenants » au lieu d’un. On aperçoit bien le besoin pris en charge au bénéfice de la personne en dépendance et l’avantage qu’elle en tire. Cependant, la relation est à double sens : alors en quoi la personne qui prend en charge a-t-elle besoin de l’autre pour être une « personne complète » puisqu’elle a l’air, elle, d’être indépendante ?

Pour de nombreuses raisons : dans le premier exemple le mari, en s’occupant des comptes, peut avoir troqué cette tâche contre celle du ménage que sa femme assume seule (permet un donnant-donnant). Ou alors, il peut penser qu’en se rendant utile, voire indispensable, aux yeux de sa femme en faisant les comptes mais aussi les courses, la vaisselle… elle ne le quittera pas. Dans le second exemple, le collègue « aidant » peut tout simplement avoir des journées creuses qu’il ne sait comment remplir par lui-même. Ou alors, quand il sera de notoriété publique que c’est lui qui fait tout, il pourra se faire valoir aux yeux de son patron au détriment de son collègue. La personne qui prend en charge a tout autant besoin de l’autre.

Comment repérer une relation symbiotique ?

Pas simple pour les parties prenantes. Un indice comportemental peut nous y aider : lorsque l’un demande à l’autre de faire ce qu’il pourrait faire lui-même – généralement d’une manière détournée – ou lorsque l’un fait pour l’autre ce que celui-ci pourrait faire tout seul (n’oubliez pas : la symbiose « marche » dans les deux sens).

Exemples :

  • « Il faudra aller chercher la petite après son sport« , dit une mère à son mari. Vous apercevez à présent que si la phrase est au sens strict la transmission d’une information, en réalité c’est une demande indirecte de madame à monsieur d’aller chercher leur fille (on retrouve la différence entre le niveau social et le niveau psychologique – voir les transactions cachées).
  • Une mère, rangeant la chambre de son fils, lui dit, alors qu’il joue aux jeux vidéos : « Tu pourrais ranger ta chambre quand même »,

La symbiose a une logique interactionnelle simple que l’exemple de Jeanne met clairement en évidence. Le fils attend de sa mère de l’argent : sa mère lui donne. Et sans doute lui donnera-t elle à chaque fois qu’il se positionnera ainsi. Dans ces conditions, pourquoi le fils arrêterait-il de solliciter sa mère ? Mais s’il compte sur sa mère, comment peut-il réfléchir à une autre solution puisqu’il n’en a pas la nécessité ? De son côté, si sa mère ne lui dit pas qu’elle court à la ruine, le fils n’a, une nouvelle fois, aucune raison d’arrêter. C’est un cercle qui s’auto-alimente.

À noter :

  • On appelle les demandes faites d’une manière indirecte, les « invitations symbiotiques« , elles invitent à la symbiose : l’autre peut l’accepter et prendre en charge, l’ignorer ou la reformuler pour faire en sorte que la demande soit dite expressément (mettre à jour le niveau caché de la demande).

  1. G. de Maupassant, Une Vie, Folio, p.235 []
  2. A. et J. Schiff, « Passivité« , Classiques AT, Editions d’AT, Vol. 2, p. 139 []