Est-il vraiment possible d’avoir peur de réussir ?

Cela ne semble pas logique, car à priori, nous avons tous envie de réussite et pourtant, force est de constater qu’un nombre important de personnes qui disent avoir envie de réussir, n’y parviennent pas. Ces personnes se plaignent de ne pas avoir de chance, de ne pas être nées dans la bonne famille, ou dans le bon pays, de n’avoir pas reçu les conditions nécessaires à leur réussite, etc… Elles s’embourbent, s’acharnent, s’essoufflent, mais ne réussissent pas.

Pour Éric Berne, la personne gagnante est celle qui :  « mène à bon terme la réalisation de ses projets, ou qui atteint les buts qu’elle s’est fixée dans la vie ». Elyane Alleyson ajoute à cette définition l’idée que : « réussit la personne qui est ancrée dans le présent, qui s’accepte telle qu’elle est, avec ses forces et ses faiblesses, qui accepte les difficultés de la vie comme opportunités de croissance, qui est capable de se réjouir de ce qu’elle a et de continuer à se développer »[1]

Mais pourquoi donc, ces personnes, qui pourtant disent avoir la volonté de réussir, n’y parviennent pas ? Pourquoi ont-elles du mal à réaliser leurs objectifs ou à atteindre les buts qu’elles se sont fixées ?

Nous avons affaire ici à la complexité de la réalité psychique des individus, qui est bien différente de la réalité des lois physiques. Ces dernières s’appliquent à tous, de la même manière, quoiqu’il se passe dans le cerveau des individus concernés. Par exemple, la loi de l’attraction terrestre attirera tous les êtres vivants de la même manière qu’ils soient président de la république ou simple citoyen.

Or, avec la réalité de la vie psychique de l’être humain, les choses se compliquent, puisque les systèmes de régulations de la vie s’appuient sur des mécanismes qui sont à la fois conscients et inconscients.

Ainsi l’individu peut avoir consciemment l’envie de réussir et inconsciemment l’injonction : « Ne réussis pas » qui lui interdira d’y parvenir.

Prenons un exemple avec Mathieu.

Il est le troisième enfant d’une famille. Il a un frère ainé de 5 ans et une sœur de 2. Mathieu est directeur adjoint d’une petite PME qui marche plutôt bien, mais il rêve depuis longtemps de créer sa propre société. Il a réalisé une étude de marché qui lui est favorable et promet à son projet une belle réussite. Seulement, voilà, Mathieu est incapable de faire les démarches nécessaires au dépôt du statut juridique de sa société.

Lorsqu’il parle avec moi de son projet, je peux percevoir la volonté et l’enthousiasme que ce projet lui procure, mais j’observe également les signes de la crainte, signes que Mathieu semble lui ne pas ressentir. En écoutant cet homme me parler de ces difficultés, je m’aperçois qu’il ne se comprend pas lui même. Il ne sent pas les signaux de la peur et donc il reste coincé dans une forme de passivité que l’on nomme abstention en analyse transactionnelle.

En écoutant plus attentivement encore son histoire, je l’aide à entendre que toutes ses tentatives pour devenir autonome ont été rabrouées lorsqu’il était enfant. En effet, ses parents souffrant probablement du syndrome du nid vide, n’était pas très enclin à ce qu’il prenne son indépendance. Ainsi lorsqu’il prenait des risques sportifs par exemple, on lui rappelait qu’il était gauche et qu’il fallait faire attention à ne pas se blesser. Intervention parentale que le petit Mathieu a entendu comme un série d’injonction : « Ne réussis pas », « Ne grandis pas », etc.

Ce sont ces injonctions qui sont aujourd’hui à l’origine de sa peur. Mathieu a tout ce qu’il faut pour réussir, mais il a peur : d’échouer, de ne pas gagner assez d’argent, etc…

Les effets de l’injonction :

Il s’agit donc ici, d’être à l’écoute de cette subjectivité humaine, qui est à l’origine de la réalité interne des l’individus concernés : Objectivement la personne (Mathieu) veut réussir, mais subjectivement, elle ne le pourra pas tant que l’injonction : « Ne réussis pas » ne sera pas levée. Et pour être levé il lui faudra obtenir une permission : « celle de prendre des risques, de réussir, etc… », permission que la personne adulte devra s’offrir, souvent avec l’aide d’un guide.

Sans cette permission, tous les efforts qu’elle mettra en œuvre, pour y parvenir seront disqualifiés par la peur… qui se manifestera le plus souvent sous la forme de la peur du changement.

Une personne qui se met à réussir ses projets et à atteindre ses buts, là ou elle n’y arrivait pas auparavant, change. Et ce changement provoquera inévitablement des réactions chez les autres : «  Tu n’es plus pareil », « tu es différent », « Je n’aime pas la personne que tu es en train de devenir », etc… réactions qui réactiveront l’injonction scénarique : « Ne réussis pas ». Si tu veux rester des nôtres alors ne change pas…

Échouer devient alors une stratégie efficace pour continuer à obtenir les signes de reconnaissance connus. Cela évitera de devoir se confronter à la jalousie ou à l’envie des autres…

L’accompagnement de l’analyste transactionnel consistera à aider cette personne à prendre conscience de ce mécanisme (on dira de lever la méconnaissance du matériel scénarique), pour l’aider ensuite à s’offrir la permission de réussir.

En conclusion

Avec l’exemple de Mathieu, nous voyons comment l’histoire d’une personne est bien une réalité objective à ses propres yeux, et comment cette réalité interne a un impact important dans sa vie d’aujourd’hui.

Alors qu’aux yeux d’un observateur extérieur, cette réalité interne de Mathieu est subjective : Mathieu a tout ce qu’il faut pour être heureux : un bon job, une femme, des enfants, une maison, et même un projet de reconversion… Et pourtant il dit se sentir dépressif et ne pas comprendre pourquoi.

Dans cet article, j’ai montré comment il est important pour l’accompagnateur d’être à l’écoute de cette réalité interne d’une personne, et en particulier comment être attentif aux injonctions scénariques qui sont pour nous analystes transactionnels à l’origine des blocages qui empêchent la personne de réaliser ses objectifs.


[1] A la frontière de la réussite, la peur, AAT N°139,  P19, 2011.

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